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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 14:06

 

Pour ceux qui sont restés à terre dans la grisaille de l’hiver, pour  ceux qui nous suivent par ces lignes, ceux qui s’interrogent sur leur prochaine traversée, ou encore ceux qui rêvent comme longtemps j’ai pu le faire, voici une petite place quelque part sur le bateau pour partager avec nous ces 15 jours et 16 nuits pas tout à fait comme les autres…

 

Cette première grande traversée s’est  gravée jour après jour, et à certains moments, minute par minute, comme un chapitre de vie particulier, tant d’un  point de vue humain, que sur les aspects de la navigation proprement dite.

 

Si en 2016, il est devenu courant, basique, classique de traverser les océans en voilier, ce fut, pour nous, tout sauf banal.

Ce challenge était à la hauteur de nos envies, de notre expérience, de nos possibles. Juste à la hauteur, c’est ce qui en fait une expérience initiatique à la source de laquelle j’en retire beaucoup d’enseignements.

 

Cette transatlantique nous a joué toute la gamme, nous surprenant souvent, contrariant nos plans, réveillant nos inquiétudes, titillant nos peurs, nous inondant de sensations intenses et heureuses là où nous ne les attendions pas.

C’était une superbe compétition contre nous-mêmes et nos propres limites, et même si au moment de certains vécus j’aurais aimé zapper plus rapidement au suivant, aujourd’hui je ne voudrais pas lui soustraire une seconde.

 

Nous sommes arrivés remplis et pour ma part je dirais converti.

Cette traversée recélait pour moi beaucoup plus de symbolique que je ne le préjugeais.

Je ne rêve plus de voyage, je le vis.

Je suis au centre, délivré de cette aspiration vers ce que j’appelais « mon rêve », et qui cristallisait mon attention depuis si longtemps, au détriment de tant de moments précieux et bien réels...

 

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Deux versions ont été rédigées.

 

La première, d’une approche assurément plus féminine, (par Syl) ; elle brosse un tableau nuancé, à la fois vrai et charmant ; c’est la mémoire des sens.

 

Ensuite le journal de bord.

C’est par lui, pour les plus patients ou ceux pour qui chaque détail compte, que le voyage se fait en respectant son rythme.

Mémoire objective, c’est mon garde-fou, celle que je relirai si d’aventure mon ressenti s’émoussait.

 

La croisière sensitive

 

 

       Les choses, les couleurs et les formes :

 

La mer : tour à tour calme et tranquille, frémissante, désordonnée, décidée, impétueuse, parfois violente. Nous l’avons vue pratiquement plate, à peine ridée, écrêtée de blanc, ondulant avec la houle, ou levant des vagues d’au moins 4 mètres.

 

Le bateau : les yeux rivés sur les voiles, l’anémomètre, le baromètre, le lecteur de carte, le pilote automatique, le gps, le niveau des batteries ... Dans cette immensité océanique, nous sommes en vigilance de toutes les mesures permettant de garder notre notion de l’espace, du temps, et des conditions.

 

La carte marine et la petite croix que nous notons chaque jour pour visualiser notre progression.

 

Le jour, le soleil, sa course, sa couleur qui change, son plongeon dans la mer en quelques secondes.

 

La nuit, la lune, son reflet dans l’eau, les étoiles, la voie lactée, le plancton fluorescent, ou alors, plus rien, le noir total par absence de lune : impressionnant, il n’y a plus d’image tout autour, il ne reste plus que le son.

 

Les nuages, en masse blanche cotonneuse, en filets étirés, en petits moutons blancs, ou en grosse couverture grise menaçante.

2016 02 11 - La transatlantique avec nous...

Personne, en dehors de nous, (mis à part les 2 premiers jours et le dernier à proximité des côtes).

 

Les dauphins, fidèles à nos rendez-vous de départ, comme pour nous souhaiter bon voyage.

 

Les algues brunes, disséminées en surface de l’eau, parfois en larges nappes, et s’accrochant régulièrement à la ligne de pêche ... Présence normale ou signe de réchauffement climatique ?

 

Les exocets : petits poissons volants très nombreux, dont certains prennent le trampoline pour un terrain d’atterrissage.

 

La corbeille de fruits, en un gros filet suspendu dans le cockpit, indicateur du temps qui passe par son niveau de remplissage : au départ, 4 kg d’oranges, 2 kg mandarines, 2 kg pommes, 1 kg poires, 1kg bananes. A l’arrivée, 1 pomme !

 

La couleur bleue : couleur environnante de la mer et du ciel, le bleu des cache hublots, du bimini, des k-way et des bottes, d’un certain seau (qui n’a pas servi !), quelques bleus aussi, reçus au passage des coursives par temps chahuté, et puis aussi... le bleu des yeux du Capitaine...

 

 

       Les sons et les bruits :

 

Le silence : on pourrait croire que seuls au milieu de l’Atlantique, sans rien autour, il ne reste plus que le silence... Nous l’aurons eu un moment, en absence de vent et donc de mer, mais finalement, ce n’est pas à espérer car le mouvement s’arrête lui aussi. Mieux vaut repartir dans la symphonie des éléments.

 

L’eau : en mouvement régulier comme un roulis sur la plage, ou en vagues plus fortes s’écrasant contre la coque, la mer nous livre en permanence son état par son langage : glou glou, blourk, splash, flap,... 

 

Le vent, à travers tout ce qu’il anime : modéré, il siffle une chanson douce qui nous pousse tranquillement ; parfois, ses « hou » « hé » « ho » nous font presque l’effet de voix humaines. Quand il monte en force, il nous le fait clairement savoir : ça siffle, ça souffle, ça tire, ça couine ça grince, ça claque... tout devient alors instrument à vent ou de percussions !

 

La VHF, radio marine, qui nous renseigne d’une présence seulement les 2 premiers jours et le dernier. Tout le reste du temps, silence radio !

 

Le couic couic d’un oiseau, en plein milieu de l’océan, signe d’une présence vivante autour de nous, et on se demande comment il vit ainsi sans terre où se poser...

 

La musique : enregistrée par avance sur MP3 et branchée à l’auto radio (on devrait dire bateau radio), elle participe à l’ambiance de bord par les sentiments et sensations qu’elle dégage. Je monte le son quand, par le mode aléatoire, elle tombe sur une chanson des Chœurs de France et particulièrement celles du concert de « La Mer ». Alors, je me revois et je revis des moments d’intense émotion en me rappelant ces moments de scène, où nous étions habillés en marins et chantions haut et fort la mer, les vagues, et les bateaux, et la similitude de ces moments vécus pour de vrai cette fois !

 

La sonnerie du réveil, qui nous extirpe du sommeil quand c’est l’heure de prendre son quart de nuit : une horreur !...

 

La pluie en passant sous un grain, flic floc, qui rajoute au bruit de l’eau, comme s’il y en avait besoin...

 

La respiration lente, régulière et paisible du Capitaine, signe d‘une présence à bord, nuançant ainsi les heures solitaires de mes quarts de nuit...

 

 

       Les odeurs et senteurs :

 

L’huile essentielle de menthe poivrée, en début de voyage, en prévention du mal de mer : une fraicheur dégageant les sinus et les voies respiratoires, comme un grand bol d’air pur.

 

Le basilic, qui résiste à nos déplacements et se porte comme un charme, continuant ainsi à distiller ses essences aromatiques dans nos plats.

 

Le poisson volant qui se débat suite à son atterrissage dans le cockpit dégageant une odeur assez prenante, mélange de marée, de fruits de mer, et de peur...

 

La crème solaire, en petite dose, car elle sature vite les narines.

 

La transpiration qui fait que l’on apprécie encore plus nettement celle du gel douche.

 

L’arome familier du café le matin, ou du pain qui cuit dans le four.

 

Quelques odeurs plus particulières : J’ai remarqué que plus les conditions de navigation sont difficiles, plus j’éprouve l’envie de nous « soigner » un petit plat ou un dessert, comme si la nourriture devait compenser le coté désagréable que l’on peut avoir parfois. Alors ça sent le pain perdu, le crépiau aux pommes, le cake aux raisins...

Mis à part le dernier jour de nav, compte tenu des conditions, où là, plus rien n’est possible : je rends mon tablier !

 

Le parfum, de l’un ou de l’autre, que nous reconnaissons...

 

 

       Les goûts et les saveurs :

 

Le rapport à l’alimentation change quelque peu en mer. Pour ma part, au départ j’éprouve une forte envie de manger, comme un besoin de me caler l’estomac. Je suis alors attirée par des choses plutôt salées, comme du jambon cru, du saucisson, des chips... et progressivement, l’envie de sucré reprend sa place.

 

Les poissons : nous avons eu l’occasion de gouter une dorade coryphène lors de la nav vers le Cap Vert, mais sur cette transat, point de dorade. La seule qui avait mordu à l’hameçon s’est décrochée à l’approche du bateau, et depuis, les algues trop nombreuses s’accrochent en permanence à notre fil de pêche, nous avons donc renoncé à la dorade. En changeant de ligne, nous ramènerons à bord un barracuda (Hum !... délicieux !) et une bonite ! Se rajouteront à notre festin les exocets, qu’il suffit d’aller ramasser sur le trampoline au petit matin. Une quinzaine sur la transat. Ca se mange, et ce n’est pas mauvais !...

 

L’air marin : je m’attendais à trouver le goût des embruns et de l’air salé, mais non... Peut-être parce que l’air est relativement sec et qu’il ne transporte donc pas de particules humides aux effluves marines. Mais là encore, un bémol pour le dernier jour car les vagues sont passées à plusieurs reprises sur le bateau, noyant cockpit et rentrant jusque dans le carré ! Tout devient alors salé, humide, poisseux... Ouf, heureusement que ce n’est pas arrivé au départ !

 

Les baisers du Capitaine...plus ou moins salés...

 

Et le goût....  du voyage et de l’aventure !

 

 

       Les sensations corporelles :

 

L’équilibre : nécessité de gérer les mouvements et les déplacements, de se tenir, de savoir où on pose chaque chose... Cela demande une conscience presque continuelle du corps et de l’espace.

 

Le froid qui nous a surpris les premières nuits, avec un vent frais, arrivant de derrière et refroidissant le cou et le dos quand on est à la barre. On ressortira blousons et écharpes.

 

Le chaud augmentant au fur et à mesure de notre progression. Nous sommes partis en pantalon-veste, nous finissons en short t-shirt.

 

La fatigue : la gestion des quarts de nuit, et du décalage horaire progressif (1h tous les 4 jours), nous met parfois dans un état second... En prévoyance, nous avions installé le carré en forme couchette, ce qui nous a valu de nombreux moments de récupération en appréciant particulièrement le moelleux d’un oreiller et la douceur d’une couette.

 

       Et puis...

 

Le temps qui passe, qui s’étire, qui peut paraitre plus ou moins long selon les moments,

 

La lecture, qui occupe une bonne partie du temps, et devient source d’échange entre nous,

 

Se sentir connectée avec ceux qui sont à terre, par des pensées régulières, des échanges imaginaires avec les uns et les autres, comme une envie de partage, d’union...

 

            Et encore, quelques sentiments...

 

De complétude, avec des moments particulièrement magiques ; généralement quand les conditions sont optimum, vent force 4, pas trop de mer, pas de houle croisée, ça file en un mouvement fluide et naturel, il fait beau et doux, la musique est bonne, et... waouh, on se sent submergé par une vague de bonheur, de bien-être, avec cette sensation particulière d’être connecté à un tout, d’être en harmonie totale, c’est un moment de pure extase...Et là, on est super contents d’être là, de vivre l’expérience, et on sait qu’elle sera à jamais gravée dans notre mémoire et nos cellules, et on en est ravis !

 

De stress, quand les éléments s’affolent, que l’orchestre commence à accélérer le tempo et le volume, que ça s’agite. Si peu que ce soit la nuit, alors... on se dit qu’il ne faudrait pas grand-chose pour qu’un truc foire, que ça casse, que ça tourne en catastrophe, c’est impressionnant. On doit se tenir à chaque mouvement, tout est amplifié, tout est difficile, il faut de la force, de la résistance, du moral. Et là, on se demande vraiment ce qu’on fout là !... Heureusement, on sait que ça ne va pas durer trop longtemps, on est presque arrivés... Et dire qu’il y a pire... Oups...

 

De reconnaissance, envers le Capitaine pour m’avoir fait vivre tout cela pour de vrai (généralement, je me contente de « vivre » en chansons, y’a moins de risques...)

Et envers Agur, quand, dans le mauvais temps, je le vois braver les vagues, comme un fidèle et vaillant compagnon, me surprenant plus d’une fois, étant à la barre, à avoir envie de lui donner quelques tapes sur le flanc comme pour dire « c’est bien Agur, t’es un bon bateau ! »...

 

Et pour finir, il faut bien le dire, de petite fierté : Ben oui ! En fait, être dans le milieu depuis plus d’un an, côtoyer d’autres bateaux, en voir partir 250 de Las Palmas pour cette traversée, finalement, petit à petit, l’idée devenait presque banale... Et puis, plein d’autres l’ont fait avant nous, et bien d’autres suivront, alors... Mais au moment où on y est, surtout sur ce dernier jour, on mesure que ce n’est pas si banal que ça, et une fois arrivés, on est forcément contents et fiers d’avoir vécu tout cela, c’est notre transat et elle ne ressemble à aucune autre et « YES, ON L’A FAIT !!! ». 

 

Reste maintenant à découvrir ici d’autres formes, couleurs et langages, et à première vue, il y a de quoi !

On commencera par un planteur, histoire de se mettre à la couleur locale.

Tchin à tous !

Syl

Le journal de bord

 

Jour après jour.

Je peux témoigner qu’en grande traversée, il n’y a pas de zapping possible, le temps est le maître, et c’est à travers lui, si on accepte pleinement chaque minute, que peut-être, et seulement peut-être, autre chose naîtra.

Le « lâcher prise » et  « vivre le moment présent » qui sont sur toutes les lèvres par chez nous comme la mode du moment, deviennent alors les piliers de l’expérience, et la conscience de chaque instant sa pierre angulaire.

 

Ce sera peut-être long, ennuyeux, étonnant, confrontant, euphorisant ou magique… Je n’en sais rien.

C’était comme çà aussi, pour nous, avant le départ.

 

Nous savions juste qu’un épisode particulier allait se jouer, nous ressentions tout son potentiel, nous étions prêts à le vivre, à recevoir tout ce qu’il contiendrait…

 

 

Juste avant le départ :

 

Après nos péripéties nocturnes agitées au mouillage de San Nicolau, nous étions tendus et fatigués en arrivant à Mindelo notre dernière escale au Cap Vert, et ce ne sont pas les quelques jours passés dans cette capitale qui nous ont reconstitués.

 

Ce sont les ingrédients du départ, son contexte ; je commence donc par là.

 

En entrant dans la baie de Mindelo, nous avions été impressionnés par le nombre de voiliers présents au mouillage. Il y en avait partout, pourtant la baie est vaste, et nous avons trouvé une petite place très loin du lieu de débarquement.

Pourquoi autant de bateaux ?

Nous l’avons compris presque instantanément en les voyant : les alizés n’étaient pas encore installés, ces équipages attendaient visiblement depuis assez longtemps que les conditions soient au rendez-vous pour s’élancer vers l’Ouest.

 

A priori ce serait pour bientôt selon nos sources ; et en effet 48 heures plus tard, comme un courant d’air sur un paquet de confettis, tous ces bateaux avaient quitté Mindelo un à un, à leur rythme, nous laissant sur place à régler nos derniers impératifs.

Syl, d’un point de vue professionnel, avait quelques heures à passer sur internet, et moi, je devais remettre à jour le nettoyage de la partie immergée du bateau, pour qu’il glisse comme une anguille entre les flots.

Nous avions une vague impression d’avoir raté le coup d’envoi, d’être à contretemps de la danse.

 

Nous devions prévoir au minimum trois ou quatre jours pour régler tout cela, sans compter les descentes à terre pour les formalités, les courses, et découvrir un tant soit peu cette ville. Malgré nous, une sensation de pressurisation était en train de monter, car nous craignions que ce créneau de départ déjà ouvert depuis plusieurs jours ne se referme rapidement.

 

Quelques nuits plus tard, agitées par de fortes rafales qui me faisaient à chaque fois bondir de la couchette pour vérifier notre position (le syndrome de San Nicolau et de l’ancre qui dérape…) nous étions fins prêts à partir matériellement parlant, mais nerveusement usés par le rythme, le bruit du vent fort permanent, et une (…) de sono de quartier qui chaque soir nous jouait la même chanson en boucle pendant des heures ! Ouch !

2016 02 11 - La transatlantique avec nous...

Bye bye Mindelo ; nous sommes le Jeudi 21 Janvier 2016 à 11 heures le matin, après avoir complété le gasoil et fait la réserve d’eau.

 

Les fichiers météo qui délivrent une prévision sur 8 jours, sont bons, ils annoncent alors des alizés modérés sur cette période, et pour la suite, nous « ferons avec », comme l’on dit. Go !

 

Nous prenons un bon départ, rapide, tonique, poussés par les classiques accélérations dues aux  reliefs, et un courant favorable, le genre de navigation qui fait retrousser les babines à 8 nœuds sur une mer encore protégée par les îles, quasiment plate.

Je ressens encore ce soulagement de départ ; sincèrement çà fait du bien !

 

Et puis cette fois, nous sommes au cœur du sujet ; cette transat tant évoquée, imaginée, intellectualisée, est en train de palpiter et de délivrer ses premiers moments ; enfin. Bonheur simple, mais bonheur !

 

En moins de deux heures, les îles s’effacent derrière nous, dans une atmosphère brumeuse. Une petite voile apparaît sur l’horizon à tribord, dans la même direction que nous, même vitesse. Je tente un contact radio pour saluer nos compagnons d’aventure ; pas de réponse ; des étrangers certainement.

 

Quelques heures plus tard, sous l’influence des îles encore proches, la surface de l’océan devient alors totalement « brouillon » ; houles croisées provoquant des mouvements brusques du bateau, c’est inconfortable. A la tombée du jour, nous sommes barbouillés.

Pour ma part je subis les mouvements du bateau, je les supporte mais je dois gérer l’équilibre et l’horizon… Syl prend un cachet de Stugeron avant la nuit et se repose bien ; j’aurais dû en faire autant ; je traîne ce barbouillage jusqu’au lendemain après-midi.

 

Ce jour-là, tous deux conscients du « casse-croûte » que nous entamons, nous nous disons en souriant : « Qu’elle idée de vouloir traverser l’océan en bateau, quand on sait qu’il faut 8 heures en avion ! »

 

Vendredi 22 Janvier

 

Le catamaran va vite, il est propre, il file à 6,5 nœuds de moyenne avec un vent de 12 à 15 nœuds. Il n’y a plus personne autour, l’autre voilier a disparu ; parfois un oiseau, des poissons volants. Nous sommes à plus de 150 milles (env 300 km) du point de départ.

 

La radio du bord émet encore des bribes de conversation en espagnol entre des bateaux invisibles, qui se trouvent certainement dans un périmètre d’une trentaine de milles, la portée des ondes VHF.

 

Des cirrus dans le ciel témoignent de la proximité de la perturbation plus au nord aperçue sur les prévisions ; les alizés vont certainement faiblir un peu, c’était prévu ; tout est conforme.

 

La journée s’effiloche en siestes, et le vent faiblit en soirée. Force 3. Nous sommes sereins. L’énervement d’avant départ retombe doucement.

 

Plusieurs fois on nous avait dit : « une fois au large, tu ne verras plus personne ; plus besoin de faire de quarts de veille ; tu mets le pilote, le radar, et tu dors ! ». Mouais… Ca fait bizarre quand-même ; mais c’est tentant...

 

Ce n’est que la deuxième nuit ; remplis de courage, nous sommes d’accord pour maintenir encore les quarts de veille. Sans le savoir, c’est une résolution doublement justifiée que nous prenons…

 

A minuit, je démarre un moteur pour une heure afin de recharger un peu les batteries car toute la journée les panneaux solaires sont restés à l’ombre des voiles, et le frigo est en fonctionnement.

A l’appui de la propulsion mécanique, c’est l’occasion de rectifier le cap car le vent, petit à petit, nous avait contraints de nous écarter de quelques milles de la route tracée.

Correction donc de quelques degrés sur bâbord.

 

C’est pratiquement la pleine lune. On y voit à 360 ° jusque l’horizon comme lors d’un crépuscule. C’est un éclairage féérique diffusé par l’atmosphère légèrement brumeuse à la surface de l’océan.

 

Une demi-heure plus tard, mon regard capte un petit lampion vert entre deux vagues sur notre droite, à mi distance entre nous et l’horizon. Incrédule, j’observe aux jumelles ; en effet je vois un feu de navigation vert, mais je ne discerne pas la structure du bateau ; un voilier ? Une barque de pêche si loin des îles ? Perplexe. L’embarcation semble arrêtée, nous la laissons rapidement glisser sur l’arrière.

Au radar, rien ; que les échos des plus grosses vagues. Bizarre.

Je réalise que cette petite embarcation est à peu de chose près là où nous devions passer si je n’avais pas changé de cap quelques instants plus tôt. Invraisemblable concours de circonstances, pas du tout rassurant …

 

J’informe Syl au changement de quart ; nous devons rester vigilants. Tout est calme pour elle.

 

En fin de nuit, je reprends mon tour. Je somnole avec le réveil près de l’oreille, et toutes les 30 minutes je sors faire un tour d’horizon systématique. C’est réglé, presque mécanique ; un peu téléguidé, mais c’est suffisant pour repérer à temps quelque chose qui s’approcherait.

A 5 heures, apparaît un feu blanc sur l’horizon, droit devant.

Normalement un feu blanc, c’est l’arrière d’un bateau.  A priori nous suivons quelqu’un.

Je reviens voir 10 minutes plus tard, le feu est nettement plus visible, un autre se dessine juste à côté. Rapidement c’est une grappe de feux qui se rapproche en plein face à nous. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

On ne le suit pas, il se rapproche beaucoup trop vite.

Il est droit dans notre axe et en sens inverse.

 

Au radar rien, sauf les échos des plus grosses vagues. Cette fois ce n’est plus bizarre, c’est louche…

 

Aux jumelles je distingue la proue d’un petit cargo qui tangue en remontant les vagues, face à nous.

Il est urgent de faire quelque chose ! Je m’écarte brusquement de 20 degrés, et nous croisons en effet de très près un petit navire de commerce d’une cinquantaine de mètres aux multiples projecteurs et aux feux de navigations invisibles à cause de l’aveuglement produit par les éclairages. Il est si proche que s’il y avait eu des hommes sur le pont je les aurais distingués facilement.

Coup de chaud rétrospectif donc. Ca nous arrive finalement assez souvent ce genre de rencontres.

 

Cette deuxième nuit conditionne évidemment toutes les suivantes, nous ne sommes plus en confiance. Jusqu’au bout de la transat nous conserverons nos quarts de veille ; nous comprenons par ces deux constats que le radar présente un dysfonctionnement.

Jusque là irréprochable, il est devenu gravement myope ; il faudra l’examiner à l’arrivée.

 

Samedi 23 Janvier

 

Au lever du jour il y a un poisson volant échoué sur le trampoline. Nous le récupérons.

La journée file, tranquille, le bateau est maintenant plus lent, nous sommes sur une allure de « grand largue » peu exigeante en surveillance au niveau des voiles ; nous nous reposons tour à tour.

 

Nous n’entendons plus rien à la radio ; de temps en temps je m’assure qu’elle fonctionne toujours.

Oui, c’est juste qu’elle diffuse un silence profond ; nous sommes vraiment seuls.

 

Aussi, nous avons maintenant parcouru suffisamment de distance pour conclure que nous avons atteint le point de non-retour. C'est-à-dire que s’il y avait besoin, pour une raison impérieuse de regagner le Cap vert, face au vent et au moteur, nous sommes maintenant en limite d’autonomie de carburant.

 

A partir de là, le sentiment d’isolement face à tout ce qui peut arriver, est entier.

 

Le soir s’approche, et avec lui la ronde des quarts. Syl assure de début de nuit jusque minuit. Je prends ensuite jusque 3 heures.

La lune, quant à elle, s’élance dans le ciel juste à l’arrière du bateau, monte au zénith, et se couche devant, exactement dans notre direction. Ce fidèle éclairage est puissant, presque irréel il nous accompagne toute la nuit.

Rien à signaler, mis à part un  poisson volant qui atterrit dans le cockpit, et qui prend la direction du frigo avec son compagnon.

Syl reprend jusque 6 heures, et je la délivre au lever du jour.

C’est notre rythme par défaut. Il nous convient à l’un et à l’autre.

Les nuits sont à peine fraîches à 23 degrés, mais le vent nous donne une impression plus froide. Pour les quarts, nous sommes couverts, avec bonnet, écharpe.

 

Dimanche 24 Janvier

 

La routine est presque installée ; au réveil, un poisson volant sur le trampoline, et un autre en pied de mât. Ca nous en fait 4, le repas est pourvu.

 

Nous calculons déjà qu’en fonction de notre moyenne, nous serions en mesure de traverser en 15 jours. L’idée est plaisante. Si le bateau n’avait pas ralenti pendant 24 heures, nous aurions gagné une journée.

Chaque jour à la même heure Syl note le point et le reporte sur un graphique à l’échelle ; c’est le visuel de notre progression. Une toute petite ligne tracée et un grand espace blanc devant.

Il est immense cet océan !

 

Les alizés sont devenus plus vigoureux, 20 à 25 Nœuds ; la mer est formée. Agur avance vite, le bruit de cascade derrière nous est impressionnant. Régulièrement, au hasard d’une vague plus forte et de travers, çà cogne, çà vibre. Nous espérons que le vent ne se renforcera pas davantage.

Avec ce niveau sonore et notre attention à chaque mouvement, à chaque bruit, le sommeil est difficile à trouver.

Quand Morphée nous happe à l’usure, nos rêves coïncident avec le réel. Je suis par exemple en pleine course de 4x4 sur une piste à bosses, puis un téléphone sonne indéfiniment ; c’est le réveil pour la prise de quart…

Sur l’Océan, l’esprit « dit vague » !

Ce dimanche nous reculons les horloges d’une heure car nous nous déplaçons plein Ouest ; d’ici l’arrivée il faut se décaler de 3 heures.

 

Lundi 25 Janvier

 

Nous avons amélioré notre vitesse moyenne générale. A 6,5 nœuds, elle nous permet d’espérer boucler en 14 jours. C’est le minimum qui semble à notre portée, mais « qu’est ce que ce serait agréable de réduire la durée d’un jour ! »

Nous calculons sans cesse, pour nous occuper, pour nous motiver. Nous sommes à 25 % de la distance totale.

Repas des poissons volants ; goût assez fin, mais pas grand-chose dessus ! Pas mal d’arêtes. Il n’est pas certain que l’on garde les prochains…

 

Il est impossible de pêcher à la traîne car des longs trains d’algues en surface s’empêtrent systématiquement avec la ligne dès qu’elle est à l’eau. Toute la journée nous voyons passer des quantités d’algues. Est-ce normal ? Une prolifération anarchique ?

 

Mardi 26 Janvier

 

Journée de manœuvres.

Le vent est instable, irrégulier.

Changements incessants d’allures.

Qu’importe, nous sommes rodés, les gestes sont fluides, sûrs, rapides.

 

Nous prenons la météo par le téléphone satellite, et nous découvrons que dans 3 jours une zone de calmes va nous barrer la route. Nous devons obliquer vers le Sud d’une centaine de milles (180 km), pour la contourner.

 

Dans l’après-midi, une indigestion me tracasse. Migraine, maux de ventre. Je ne supporte ni le bruit, ni la luminosité. Impossible de faire cesser le désagrément. Pas de mode « pause », la transat continue. Je me repose davantage. Syl assure, elle est en pleine forme.

 

Nous adoptons une voilure réduite en fin de journée pour essayer de passer la nuit sans intervenir sur les voiles. Le bateau ralentit un peu, mais nous gagnons en confort, et surtout nous évitons les manœuvres sur le pont, qui lorsque l’on n’est pas en forme sont particulièrement éprouvantes.

 

Je prends quand même les quarts de nuit ; ils sont franchement pénibles. J’ai une sensation « d’interminable » qui se met en place. Il me semble que nous sommes partis depuis 15 jours déjà alors que nous n’avons pas encore bouclé la première semaine.

 

Mercredi 27 Janvier

 

Ce n’est toujours pas la grande forme. Même migraine, la tuyauterie est vraiment détraquée.

Je me repose jusqu'en milieu d’après-midi, à la diète. Syl assure admirablement, elle fait du pain frais, surveille le pilote, les voiles, elle bouquine.

 

Dans l’après-midi je refais un peu surface, mais l’éclaircie est de courte durée.

 

Force 4 dehors, creux de 2 mètres au maximum, çà avance plutôt bien, le pilote automatique gère parfaitement, heureusement.

Nous descendons toujours doucement vers le Sud.

 

Pendant tous ces jours, nous ne voyons personne, nous n’entendons rien à la radio. Nous sommes seuls, seuls, seuls.

 

Nous gardons nos rythmes de nuit, ils nous sécurisent, même s’ils nous fatiguent un peu.

 

Jeudi 28 Janvier

 

Je suis toujours embrouillé dans mon malaise digestif. La migraine est toujours là ; je rage, je peste ; rien n’y fait. Je me repose le plus possible pendant la journée.

Syl tient le coup, passant du cockpit à la cuisine, surveillant notre progression, le point, et le teint pâle de son compagnon réduit au service minimum.

 

Après 48 heures, je sors enfin du tunnel. Ouf. L’appétit revient.

 

Nous reculons encore les horloges d’une heure.

 

Cette fois, ma notion du temps a explosé. Plusieurs semaines semblent me séparer du moment du départ. L’effet est bizarre. Je me mélange les souvenirs, alors que tout est noté. Même ce qui s’est passé la veille me semble à deux ou trois jours derrière.

Syl n’a absolument pas cette perception. Pour elle tout est normal. Nous sommes partis depuis une semaine, ce qui au vu du calendrier est incontestable.

 

Nous reprenons une prévision météo. Elle confirme que notre option vers le sud a été payante. Nous avons devant nous au moins 5 jours de vent à force 4, vers 15 à 18 Nœuds. Excellente nouvelle !

 

Le vent est dans l’axe de notre route. Nous portons les voiles  « en papillon », une de chaque côté. Avec retenue de bôme et contre-écoutes, c’est plutôt stable, mais nous gardons un œil sur le pilote en permanence ; il faut parfois corriger un peu le cap. Les quarts de nuit se font désormais à la barre. C’est un cran de plus au curseur « fatigue ». Nous nous relayons plus souvent.

 

Syl a un peu de mal à réguler son sommeil ; le contrecoup des deux jours où elle a porté davantage le poids des responsabilités certainement. Il faut lâcher maintenant.

 

Nous sommes à mi-distance selon nos calculs.

Nous avons perdu un peu de temps pendant les deux jours où je récupérais, alors que le bateau était sous-toilé, mais les affaires reprennent.

Nous optimisons les réglages. Les voiles captent le moindre filet d’air utile.

La moyenne augmente à nouveau à 6,3 Nœuds.

La calculette est souvent sollicitée. 15 jours çà nous semble jouable ! C’est presque une idée fixe, une régate contre ce terme arbitraire, sans trop savoir pourquoi.

 

Vendredi 29 Janvier

 

Dès le matin, le vent est calé dans l’axe de la route ; il est constant autour des 15 nœuds. Les trains de vagues sont dans l’axe ; attention, aujourd’hui c’est du sur mesure !

 

Je prends la barre en manuel juste pour le plaisir, pendant 3 ou 4 heures le matin, et autant l’après-midi.

Notre vitesse se cale à 6,9 N de moyenne.

 

Le ciel est d’un bleu enivrant, l’océan donne la réponse coordonnée quelques tons plus foncés.

Crêtes de vagues blanches, surfs à répétition. C’est le paradis nautique !

 

Je vole, je plane, la musique en rajoute. A la barre, je danse avec le bateau, les vagues, le vent.

Tout est intuitif, la coordination est parfaite.

L’émotion m’envahit. C’est exceptionnellement bon, et ca dure toute la journée.

 

Je ne m’y attendais pas, mais je fais le plein en cette journée du 29 Janvier de tout un réservoir béant depuis des dizaines d’années.

Saoulé de plaisir, le cœur sur-gonflé, je sais que je viens de recevoir le cadeau de cette transat.

Il est imprimé, gravé, scellé dans ma mémoire ; c’est un joyau.

 

Syl en a profité pour se relaxer et retrouver son quota de sommeil. Tout est bien.

 

En soirée le vent monte à 25 nœuds.

Prise de ris dans la Grand-voile, en nocturne ; j’apprécie moyennement, mais çà se passe bien, solidement attaché à la ligne de vie, alors que les vagues commencent sérieusement à agiter le pont.

Cette saute d’humeur d’Eole est passagère. 

 

Samedi 30 Janvier

 

Agur se gère seul, sous pilote.

La vie à bord se préoccupe à peine des vagues et du vent.

Tout roule tout seul.

 

Syl lit, et moi j’écris une quantité de choses relatives à mon vécu de la veille.

Nous partageons aussi beaucoup nos points de vue, nos perceptions.

 

Nous habitons sur l’océan désormais. Cet univers en mouvement tout autour paraît familier, nous en avons fait notre « normale ».

 

Par le téléphone satellite, nous envoyons un court message aux enfants pour leur indiquer que nous sommes passés la moitié, et que tout va bien.

 

Les températures sont plus chaudes. Les shorts apparaissent, les polaires disparaissent.

 

Dimanche 31 Janvier

 

Les jours s’enfilent maintenant comme des perles sur un collier, et nous imaginerions très bien ce rythme jusque l’arrivée.

Mais ce ne serait pas dans la logique de la nature, qui ne semble pas connaître la constance.

 

Nous rafraîchissons les données météo.

Rien ne va plus.

Si nous continuons en direction de la Guadeloupe, nous allons vers une immense zone de calme plat qui règne trois jours durant. De plus cette période sera suivie par des vents assez forts de Sud- Est. C’est la seule condition qui dissuaderait d’aborder Saint François comme nous l’envisagions. Aller sur Pointe à Pitre ne semble pas plus facile, contourner l’île ne nous ravit pas.

 

Nous changeons nos plans.

2016 02 11 - La transatlantique avec nous...

Nous recalculons un nouvel itinéraire en direction de La Martinique. Cette option nous fait aussi traverser la zone de calme qui est trop vaste pour l’esquiver, mais nous la tronquerons ; elle ne devrait durer que 48 heures. Ce qui nous inquiète davantage sont les prévisions qui lui succèdent. Plus de 25 Nœuds de vent, force 6. C’est beaucoup. Nous n’avons pas le choix il faudra le gérer.

 

Les alizés sont encore là ; notre vitesse est bonne.

Rien ne semble en train de changer. J’espère secrètement que les prévisions météo sont un peu fausses ; que le calme sera moins calme, moins longtemps, et le fort moins fort…

 

Lundi 01 Février

 

Toute la nuit nous veillons sur le pilote et la voilure, nous réglons fréquemment l’un et l’autre pour en tirer la meilleure progression.

 

Au petit matin, je suis englouti dans un sommeil similaire à une anesthésie. Syl m’appelle, me bouge, rien n’y fait. Elle est inquiète, un énorme nuage noir nous rattrape. Elle patiente au maximum.

 

En 10 secondes des cordes de pluies se déversent, et le vent siffle ses rafales typiques des grains tropicaux.

Cette fois elle hurle un « Michel », très efficace.

Tel un zébulon je me retrouve ébahi au milieu du cockpit ne sachant plus sur quel bout’ tirer. Au cœur de ce sommeil abyssal, je ne me souvenais même plus que j’étais sur le bateau, alors forcément…

 

Le grain passe. D’autres lui succèdent toute la matinée. Sous leurs rafales nous avançons très vite.

 

Décalage d’une heure encore. C’est le dernier. Nous sommes à l’heure antillaise.

 

Nous descendons vers la Martinique depuis 24 heures maintenant.

 

L’après-midi un grand soleil revient.

Le dernier grain s’éloigne avec ses vents internes. Il nous laisse là, englués sur la surface de l’océan encore bien agitée.

Plus un souffle.

Le bateau s’arrête.

Les voiles balancent, passent d’un bord à l’autre. Elles n’ont plus d’utilité, nous roulons le génois et descendons la Grand voile au 2° ris, bôme retenue, pour éviter les claquements.

 

Un voilier sans vent donne une grande sensation de désœuvrement…

 

Les prévisions étaient justes. Nous sommes cloués 48 heures au moins.

 

A moins d’avancer doucement au moteur…

Nous pesons les options. Nous disposons à priori d’environ 48 heures d’autonomie en Gasoil.

Mais les doutes s’immiscent en ce qui concerne la consommation des moteurs. Elle est peut-être supérieure à ce que nous pensons. Nous devons conserver un minimum de sécurité.

 

Rester là « à camper » est possible, mais démotivant au possible. D’autant qu’ensuite nous savons que nous aurons 3 jours de temps fort, voire très fort à supporter pour clôturer cette transat.

 

Nous multiplions les calculs. Nous tergiversons.

Je descends dans la cale moteur installer sur le réservoir de gasoil une jauge visuelle avec un tuyau translucide. C’est plus précis que l’aiguille au cadran.

 

Nous décidons au final de poursuivre au moteur à l’allure la plus économique.

Nous faisons des relevés réguliers. Nous confirmons que nous avons au minimum 48 heures d’autonomie, peut-être 60 heures en optimisant.

 

L’océan s’aplatit. Il devient un grand lac, sirupeux, huileux, et tellement paisible…

 

C’est ce qu’on appelle « la pétole ».

2016 02 11 - La transatlantique avec nous...

Moteur en continu, quelques heures sur bâbord, quelques heures sur tribord. Nous avançons à 5 nœuds de moyenne.

 

Il faut que le vent revienne au plus tard Jeudi.

Nous vérifions les fichiers météo ; cette promesse est improbable. Il serait plus raisonnable de compter sur une reprise vendredi matin.

 

 

Mardi  02 Février

Mercredi 03 Février

 

 

Moteur, moteur, moteur.

Océan plat

Soleil et ciel bleu.

Il fait de plus en plus chaud. L’absence de vent renforce cette sensation.

Nous approchons doucement du but.

 

Nous lisons, nous récupérons davantage, nous nous préparons psychologiquement pour la suite.

Nous reprenons la météo pour la dernière fois.

Soulagement ; la prévision a modifié ses pronostics, le vent ne devrait pas dépasser les 20 Nœuds.

 

Jeudi 04 Février

 

Quelques grains réapparaissent au loin.

A leur voisinage 10 nœuds de vent. Nous renvoyons les voiles, et gagnons 2 heures de moteur.

 

Il n’y a plus d’algues dans l’eau. Je vois des poissons sauter devant le bateau. Je tente la ligne à maquereaux.

2016 02 11 - La transatlantique avec nous...

Bingo, un jeune barracuda mord à la cuillère ; Il est suivi de près par une petite bonite. Deux ou trois bons repas en perspective.

 

En fin d’après midi, la jauge de carburant est sur la limite basse que nous nous sommes fixés. Le niveau physique dans le tuyau bricolé sur le réservoir le confirme.

Nous stoppons les moteurs. Ils ont tourné 58 heures en tout.

 

Les alizés ne sont pas au rendez-vous. Il y a entre 1 et 3 nœuds de vent ; le bateau s’arrête…

Nous sommes un peu amers. Il nous reste 150 milles à couvrir pour arriver en Martinique.

Grand voile sur un bord, barre à contre, le bateau est « en panne » dérivant très doucement sur notre route.

 

Fin de journée atypique, comme dans un bon mouillage. De très légers mouvements nous bercent.

Il n’y a pas un bruit, pas même celui du rivage que l’on entend habituellement toujours au mouillage.

Nous entamons une nuit de vrai repos.

Pas besoin de veiller.

Le bateau est éclairé ; il est statique.

Pas de quart, quel luxe !

 

Vers 4 heures du matin, ça se réveille doucement dehors. 8, 10, 12 Nœuds de vent. Je renvoie les voiles nous sommes délivrés de ce trou.

 

Une heure plus tard c’est tonique ; force 5.

Agur reprend ses grandes foulées à 8 nœuds.

Le vent est bizarrement orienté au Sud avec une pointe d’Ouest.

Nous sommes au près bon plein à 60 ° du vent, voiles partiellement réduites.

 

A 6 heures c’est plus fort encore, autour de 25 Nœuds. L’océan se forme. Les vagues sont à 2,50 mètres, 3 mètres.

2016 02 11 - La transatlantique avec nous...

Le pilote tient mais embarde de temps en temps.

Je prends la barre en mains, je ne le sais pas encore mais je la garderai pratiquement en continu jusque l’arrivée.

 

A cette allure de près, escalader les vagues est impressionnant. Le vent devrait petit à petit passer sur l’arrière, mais il n’en donne pas encore de signes.

 

A 6 h 30, la radio crachote ; au milieu d’une quantité de parasites je comprends trois mots, mais ils me suffisent : « bulletin marine spécial ». Je sais qu’il annonce au moins du force 7. « M…. »

 

La situation a donc évolué depuis notre dernière connexion. Déception, inquiétudes.

 

Dans la matinée nous recevons mieux la diffusion du Cross Martinique. Nous sommes sous BMS « Grand Frais » 30 Nœuds sur la zone, et rafales à 40 nœuds à attendre à l’approche, dans le canal de Sainte Lucie.

 

Les alizés ne nous laissent cette fois aucun répit.

Ca monte à 30 Nœuds. L’océan gonfle à vue d’œil.

Les vagues sont à 4 mètres, quelques unes, plus hautes se cabrent. Ca explose devant, derrière, et parfois sur le bateau. Le cockpit est régulièrement saucé.

La barre devient physique mais toujours précise.

« Agur t’es un bon bateau ! Tu vas me passer ce truc là ! » ; et jusque-là ça passe.

 

Syl est dans le carré, assise bien calée, parfois allongée, elle gère l’inévitable stress, toujours sur le qui-vive, prête à donner le coup de main qu’il me manque.

Cette position de soumission aux éléments est plus impressionnante qu’à la barre où je garde une relative maîtrise de ce qui se passe.

Elle me donne de temps en temps une friandise. Pas le temps de prendre des repas.

Elle prend la barre trois minutes le temps que j’aille aux toilettes et elle rejoint vite l’intérieur.

 

Pourquoi ce « C.. » de vent ne tourne pas vers l’arrière ! Bon sang !

Je serre les fesses et les dents.

J’ai l’impression que ça ne fait que monter.

 

Nous avons la configuration de voiles minimum, il faut choquer parfois pour étaler quelques minutes de rafales plus violentes, et reprendre ensuite.

 

Il faut attendre la fin d’après-midi pour que le vent passe progressivement sur l’arrière à 120 degrés. C’est mieux, les vagues arrivent d’abord par le travers ; c’est un mauvais moment à passer, puis elles sont avec nous, au trois quart arrière, comme le vent. Ca y est.

 

Nous avançons entre 8 et 10 Nœuds en permanence, le meilleur surf est à 13,7 Nœuds. Mais à ce niveau là, plus de plaisir. C’est de la concentration à 100 %, doigts croisés, orteils croisés, pour que rien ne casse, pour ne pas faire une fausse manœuvre.

 

Une vague plus intrépide que les autres réussit à finir dans le carré et à dégringoler les escaliers de la coursive tribord. Ceux qui connaissent la configuration du bateau apprécieront.

 

Cette journée est gagnée minute par minute.

 

Je redoute les 40 Nœuds promis par le BMS en fin de parcours.

A 18 H 30, par radio, je me signale au Cross, en approche de la côte sud de La Martinique. Ils notent les coordonnées, je rappellerai lorsque nous serons à l’abri. Dans le cas contraire, ils ont toute latitude pour réagir.

 

La nuit tombe à 18 h 30 ici. La lune ne nous éclaire plus depuis quelques jours.

On ne voit plus les vagues, mais elles sont toujours là. Barrer dans l’obscurité est difficile dans ces conditions. J’alterne entre quelques minutes de pilote et je reprends la main.

 

Le phare de l’ilet des Cabrits apparaît. Il nous reste 3 ou 4 heures.

Le vent semble mollir un peu il revient vers les 20, 25 nœuds. L’océan retrouve à son tour des caractéristiques maniables. Il y a du bon.

 

C’est un compte à rebours palpitant.

Nous approchons comme des escargots à l’échelle de la carte, et je ne sais pas à quel moment la claque à 40 nœuds arrivera. J’espère passer avant elle.

 

A minuit nous commençons à passer lentement à l’abri derrière l’ilet des Cabrits.

Nous avons échappé à la claque magistrale et tant mieux.

 

Vendredi 05 Février 1 h du matin

 

Même de nuit, l’arrivée sur Saint Anne est facile, la baie est immense, bien abritée.

L’ancre plonge. Je rappelle le Cross ; tout est bien.

 

Le soulagement est à la mesure du stress emmagasiné tout au long de cette dernière journée.

 

Nous sommes arrivés, nous avons traversé, rien de cassé. Mais wow !

 

Nous nous félicitons d’avoir soigneusement noté au fil des jours, les évènements, nos ressentis, car cette seule dernière journée ferait facilement une ombre sur toutes les autres, et tendrait à les effacer de nos mémoires.

Une semaine après, elle domine encore, mais elle fait partie du tout, il fallait qu’elle y soit.

 

La dégustation du barracuda, de la bonite, le petit punch planteur à l’arrivée aussi font partie du paysage, tout autant que tous vos petits mots chaleureux que nous avons reçus dès l’annonce de notre arrivée.

Un grand merci  à vous.

 

A bientôt depuis les cocos !

Nous allons nous détendre et profiter des lieux maintenant !

2016 02 11 - La transatlantique avec nous...

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commentaires

Guitoon 15/02/2016 20:56

Super récit, belle aventure, on la vie avec vous en vous lisant. Trés fier de vous, vous en avez rêvé, vous l'avez fait. Félicitations à votre bonne machine Agur fidèle au poste.
Enjoy. On pense a vous

Lefebvre Olivia 15/02/2016 12:35

Tres fière ! Ravie pour vous ! Je vous embrasse fort ! A bientôt
Olivia

Laurence Philippe 12/02/2016 21:19

Bravo!! Pour vous cx fait et tarafal nous y sommes et on déguste !!! 35 nds
Demain nous essayons mindelo par nord ou sud ? La nuit porte conseil.......
Regalez vous
Amicalement

David 11/02/2016 19:20

Ca se lit comme du petit lait votre récit !

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  • Je suis né dans un petit village du Nord de la France ; 1/2 siècle plus tard, je me réveillais tous les matins avec l'envie d'aller voir de l'autre côté de l'horizon...
J'ai rencontré Syl, et ensemble nous prenons le départ en 2014...
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entre l'aventure concrète d'un terrien qui appréhende la vie sur un bateau, ouvre les pages d'un grand voyage

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Nous sommes partis de Hendaye le Lundi 14 Juillet 2014

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